Réflexions sur la peine de mort
Et si l’anomalie historique n’était pas la peine de mort, mais bien son abolition ?
Récemment, l’affaire des viols collectifs en Grande-Bretagne, ces “grooming gangs” que les autorités locales ont couverts pendant des années par lâcheté idéologique, a remis sur la table un débat que l’on croyait clos, presque honteux : celui de la peine de mort. C’est une question qu’il faut pourtant oser aborder rationnellement et sans émotion, car elle est peut-être l’un des seuls moyens d’apaiser une société et d’éviter qu’elle ne sombre dans des violences encore plus sévères. Et si l’anomalie historique n’était pas la peine de mort, mais bien son abolition ?
La couche biologique de la société
“Le contenu de l’agir humain est déterminé par les qualités personnelles de chacun des hommes en action. L’homme individuel est le produit d’une longue lignée d’évolutions zoologiques, qui a façonné son héritage physiologique. Il est né progéniture et héritier de ses ancêtres ; le précipité et la sédimentation de tout ce qu’ont expérimenté ses prédécesseurs constituent son patrimoine biologique.” Ludwig von Mises, L’Action humaine
La première couche d’une société, c’est sa couche la plus primaire mais aussi la plus essentielle : la couche biologique. Car nous ne sommes pas des pages blanches. Nous ne recevons pas de nos aïeux uniquement un capital culturel, monétaire et civilisationnel, nous recevons aussi d’eux un capital biologique, c’est-à-dire un ensemble de tendances, de dispositions, de capacités et de potentiels qui sont le fruit d’une sélection lente, opérée sur des millénaires par les conditions d’existence et par les comportements qui ont permis la survie et la reproduction.
Il est même tout à fait possible de relier l’action humaine à cette sélection biologique éprouvée par les siècles. Si le but de l’homme est de tendre vers un état plus satisfaisant que son état actuel, alors l’ensemble des tendances cumulées sur des siècles tendent à favoriser biologiquement les individus qui arrivent le mieux à atteindre leurs fins, à construire et à léguer. Et, dans le même mouvement, à écarter ceux qui en sont incapables, car l’individu évitera toujours spontanément de se lier durablement avec ceux dont les comportements violents et destructeurs sont antinomiques avec une telle quête. La liberté individuelle et l’intérêt individuel établissent donc, de base, une pression sélective réelle sur le capital biologique d’une société.
Comprendre cela, c’est comprendre que la violence extrême n’est jamais un pur accident de circonstance. Une part substantielle des dispositions du prédateur, l’impulsivité, l’absence d’empathie, l’agressivité compulsive, est héritée et se transmet. L’incarcération récurrente ne change rien à cette réalité : elle suspend sans jamais éliminer. Le récidiviste qui ressort de prison n’a pas changé de nature, et la société qui multiplie les remises en liberté de ses profils les plus dangereux s’administre, génération après génération, un poison à faible dose.
Un réflexe immunitaire
Le calcul est si simple qu’il en devient presque gênant : écarter 1% pour libérer les 99% restants. Écarter les 1% les plus violents est presque un réflexe immunitaire, c’est du pur bon sens. L’action humaine a suivi ce principe durant des siècles en écartant, d’une manière ou d’une autre, les individus les plus violents pour que ces derniers n’entraînent pas la civilisation tout entière dans l’abîme.
Mais malheur à l’Histoire, nous vivons aujourd’hui dans des sociétés où les “intellectuels” se font un honneur, une fierté même, de se battre farouchement contre ce bon sens élémentaire. Finalement, tout se résume à ceci : c’est précisément parce que la solution est là, sous leurs yeux, tellement évidente et limpide, qu’elle sera combattue jusqu’au bout par l’intelligentsia du système. Ce n’est donc pas un hasard si les sociétés les plus dangereuses sont aussi celles qui ont les “intellectuels” les plus absurdes qui soient.
La justice est une vengeance déléguée
Prétendre que la justice n’a rien à voir avec la vengeance, c’est ne rien comprendre. La justice est une vengeance. Une vengeance déléguée. Au fond, la peine de mort, c’est exactement cela : un intermédiaire prend sur lui d’ôter la vie à un individu pour que d’autres n’aient pas à le faire. C’est ainsi que l’on brise le cercle infernal de la vendetta, cette violence réciproque et sans fin entre les individus.
Dans une société sans tiers judiciaire, la vengeance est un cycle exponentiel, sans cadre et sans fin, qui finit par se consumer dans une spirale autodestructrice. Ce qui interrompt ce cycle, c’est qu’un intermédiaire auquel tous les individus se réfèrent se pose comme le dernier mot de la violence : il rend un verdict final que tout le monde accepte, et qui rend justice à l’individu lésé. La spirale s’arrête.
C’est exactement ce qu’avait amorcé la loi du Talion. On la croit barbare, elle est tout le contraire. La logique du “œil pour œil” n’autorise pas la vengeance illimitée, elle vient au contraire la borner en imposant la proportionnalité du droit à la vengeance. Elle est le premier cran civilisateur de la justice interindividuelle, l’acte fondateur de toute justice. D’autres sociétés ont cherché la même issue par d’autres voies : le wergeld germanique, par exemple, “rachetait le sang” par un prix au lieu de l’exiger en retour. La logique était toujours la même, briser le cycle exponentiel et destructeur de la vengeance intracommunautaire.
La peine de mort n’est rien d’autre que le cran suivant. C’est quand un intermédiaire, l’État le plus souvent, prend sur lui de donner la mort pour que d’autres n’aient pas à le faire, qu’il achève ce que le Talion avait commencé. Il montre à la société que le crime subi par un individu ou par une famille a été suffisamment vengé pour que la logique de la vengeance interpersonnelle prenne fin. Et elle prend fin pour de bon, car cette sanction n’autorise plus que l’on y revienne, aussi définitivement et aussi certainement que la mort qu’elle donne elle-même.
La plus humaine envers le coupable
C’est un paradoxe que le “gauchiste” ne comprendra jamais : la peine de mort est aussi, factuellement, la solution la plus humaine envers le coupable. En le retirant de la société, on le soustrait à la vindicte populaire et aux proches de la victime qui, naturellement affectés et lésés, estimeraient légitime de lui infliger sévices, tortures et souffrances avant de lui ôter la vie. Quand l’intermédiaire prend sur lui de donner la mort sans souffrance, il épargne au criminel les atrocités que la vengeance privée lui réserverait spontanément.
Et contrairement à ce que l’on entendra, oui, la peine de mort peut être une étape nécessaire pour les victimes. Pour qu’elles soient vengées, qu’elles fassent leur deuil, et qu’elles passent enfin à autre chose. Une justice qui prétend ignorer la vengeance ignore d’abord les victimes, et se prive de la seule mécanique capable de clore réellement leur cycle de douleur.
Ce que disait Bastiat
“La loi, c’est l’organisation collective du droit individuel de légitime défense.” Frédéric Bastiat, La Loi
N’oublions jamais cette vérité élémentaire. Si la loi n’est plus capable d’assurer cette mission première, alors ceux qui s’estiment lésés, et qui le sont à raison, par cet intermédiaire défectueux finiront toujours par trouver d’autres moyens de se réapproprier ce droit. Des moyens plus directs, et bien plus sales et violents. C’est tout le drame d’une justice qui ne comprend plus qu’elle doit venger les individus précisément pour éviter qu’ils ne le fassent eux-mêmes.
Car lorsque l’on supprime la peine de mort, on ne s’élève pas vers une société plus douce, on régresse. On régresse vers la loi du Talion, sauf que la justice contemporaine n’applique même plus le Talion : elle n’admet plus la proportionnalité du droit à la vengeance. C’est pour cette raison que la suppression de la peine de mort ne nous ramène pas au cran précédent, mais directement au stade le plus primitif de la justice, chaotique et violent : la vendetta elle-même.
Historiquement, les sociétés ont intuitivement évolué vers cet ordre spontané dans lequel la peine de mort a presque toujours été la norme. Son abolition est l’exception. C’est peut-être cela, l’anormalité historique et humaine qu’il faut relever et qui devrait nous interroger bien davantage qu’elle ne le fait. Ce que nous commande l’humilité, c’est d’admettre qu’intuitivement, presque partout et presque toujours, la peine de mort a été sélectionnée comme une sanction recevable, acceptée de tous, pour rendre justice aux victimes. Rien que pour cela, on ne peut pas la balayer d’un revers de main. La vraie question, la seule, est de savoir si la suppression de la peine de mort ne va pas finalement faire régresser nos sociétés vers les stades les plus primitifs de la justice.




Merci pour cet article. Il est vrai que dans notre époque de décadence il faut vite retomber sur nos pattes avec ce qu'on a connu et qui fonctionnait globalement.
Mais puisqu'on parle d'économie libérale, il serait fort intéressant d'apporter des pistes de réponses avec la dette, bien plus efficace que les stages d'éducation que l'on a, ou alors la prison qui ne dissuade plus car on a décidé que c'était méchant et qu'il fallait que ce soit des vacances. Car oui, il n'y a pas eu que la suppression de la peine de mort qui a pourri la société, mais aussi notre point de vue sur la prison. Le bagne étant fermé, pas de travail forcé ni de dette à rembourser.
Dans ce post vous évoquez la justice comme une vengeance. La vengeance suprême étant la peine de mort.
Les questions naturelles et classiques auxquelles il est impossible d’échapper dans ce débat sont : à partir de quand décide-t-on qu’un individu doit être tué « par la société » (i.e. la justice) ? Qui décide ? Suivant quels critères ? Quel degré de certitude doit-on avoir de la culpabilité de l’accusé ?
Chacun d’entre nous a ses propres réponses à ces questions. Pourtant, si nous voulons faire société, il faudrait, sur un sujet aussi important, avoir un consensus non ? Ce qui est une tâche impossible dans un pays aussi grand que la France, encore plus à des échelles plus larges.
Les libertariens ont un autre point de vue sur la justice : elle doit être réparatrice. La victime doit recevoir réparation de la part du coupable.
Mais dans les cas les plus graves ? Comment obtenir réparation d’un meurtre ou d’une atrocité ? Je n’en sais rien. Mais je sais que tuer le coupable ne répare pas. Cela peut soulager la victime (vengeance), cela peut protéger la société de futurs potentiels autres crimes du coupable, cela peut être un élément de dissuasion. Mais ça ne répare pas.
Au lieu de tuer, le coupable ne devrait-il pas plutôt être condamner à travailler (éventuellement à vie) dans des lieux clos ? Travailler pour payer son logement (en prison, sa nourriture etc.) ainsi que pour la réparation. Réparer ne signifie pas forcément dire donner de l’argent à la victime. Cela peut être un travail dans une association, pour la communauté etc. Les formes de réparations sont multiples.
Le fait que la personne soit enfermée évite la récidive (pendant la détention). Le fait qu’elle soit obligée de travailler évite à la victime de payer pour son bourreau. Le fait d’être enfermé à vie à travailler est un élément de dissuasion fort (pour certains sans doute plus fort que la menace de la mort). Le fait qu’il doive réparer peut aider l’accusé à changer.
Je ne prétends pas avoir raison. Ce sont des sujets complexes. Merci de les aborder.