Récit d'un échange avec Stéphane Mallard
J’ai reçu Stéphane Mallard pendant près de deux heures pour parler d’un sujet promet pourtant de retourner le monde. Voici le récit de cet échange, généré par une IA.
Ce récit de mon échange avec Stéphane a été généré par Claude Opus 4.8 à partir du transcript complet de l’épisode.
Pour ceux qui préfèrent lire plutôt qu’écouter.
J’ai reçu Stéphane Mallard pendant près de deux heures pour parler d’un sujet qui tient en deux lettres et qui promet pourtant de retourner le monde. Voici le récit de cette conversation, débarrassée de ses hésitations mais fidèle à son fil, entre un conférencier qui annonce l’intelligence artificielle depuis dix ans et un économiste autrichien de cœur qui refuse de croire que l’humain se réduise à un calcul.
L’homme qui lisait les brevets
Stéphane Mallard n’est pas un ingénieur, et c’est peut-être ce qui le rend si juste. Il a une formation d’économiste, trois années à Montréal puis Sciences Po à Paris, mais il bidouille des serveurs Linux depuis l’adolescence, à l’époque où il fallait encore coder à la main les pilotes de ses premières box ADSL. Quatre machines sous Debian dans sa chambre, des sites hébergés à la sueur du HTML et du PHP, une passion précoce pour la mécanique intime des ordinateurs. C’est ce profil hybride, l’économiste qui sait comment pense une machine, qui lui a permis de voir venir ce que presque personne ne voyait.
Dès 2015, sur la scène de Bordeaux Fintech, il annonçait déjà les agents intelligents capables de dialoguer entre eux et la conversation naturelle avec les machines. La vidéo traîne encore sur YouTube. C’est Louis-Alexandre de Froissart, aujourd’hui bien connu des bitcoiners, qui lui avait offert cette première tribune. Comment devine-t-on une révolution dix ans avant qu’elle n’éclate ? Je lui ai posé la question en espérant un secret. Sa réponse est presque décevante de simplicité. “Il n’y a rien de magique”, m’a-t-il dit, “c’est de l’extrapolation”. Il suffit de regarder l’évolution des langages de programmation, du plus austère au plus accessible, pour comprendre la direction que tout cela dessine : on va vers une machine qu’on n’écrit plus, qu’on éduque comme on éduque un enfant, par l’exemple, l’essai et l’erreur. Et pour savoir sur quoi les géants travailleront dans vingt ans, il suffit de lire les brevets qu’ils déposent aujourd’hui.
Je lui ai proposé ma propre grille, celle de l’entrepreneur qui abat les frictions. Toute innovation cherche à supprimer un obstacle entre un besoin et sa satisfaction, et les besoins humains, eux, ne changent pas depuis la nuit des temps : communiquer, vaincre la distance et le temps, réduire son ignorance du monde. “C’est de la praxéologie”, m’a-t-il répondu du tac au tac, “tu cherches les constantes”. Nous étions d’accord, et pourtant il a aussitôt glissé une lame sous cet accord. Au-dessus de la praxéologie, il place la biologie. Avant même d’agir pour atteindre ses fins, l’homme cherche à survivre, et tout le reste en découle. C’est là que notre duel a commencé.
L’humain est-il un algorithme ?
Stéphane ne croit pas au libre arbitre, et il le dit sans trembler. Il s’appuie sur les expériences de Benjamin Libet, dans les années soixante-dix, qui montraient que le cerveau déclenche une décision quelques fractions de seconde avant que nous ayons l’impression de la prendre. Nous serions des machines très complexes qui ne font que réagir à leur environnement, tellement influencées par tant de variables que notre comportement en devient lisible et prévisible. Il convoque Carl Jung et ses archétypes, il parle des segments du marketing, il affirme que les humains fonctionnent par groupes similaires dont on peut anticiper les réactions. “Les humains sont des algorithmes”, me lance-t-il, “et il n’y a rien de réducteur là-dedans”.
Voilà exactement l’endroit où l’économiste autrichien ne peut pas le suivre. Pour Mises, ce qui distingue l’action humaine du simple mouvement, c’est l’intention. L’homme n’est pas poussé, il vise. Stéphane concède un terrain sans céder le fond : notre conscience, ce film intérieur qui nous laisse voir nos actes avant qu’ils n’adviennent, nous permet d’anticiper bien plus loin qu’un animal. Un chien enchaîne deux gestes pour ouvrir une porte, un joueur d’échecs en visualise quatorze. Même mécanisme, portée différente. Je lui accorde la mécanique, je lui refuse la conclusion. Que l’homme calcule, oui. Qu’il ne soit que calcul, non.
Car derrière cette querelle se cache la plus vieille erreur de l’économie, celle de Léon Walras et de l’homo economicus. Rêver d’un marché à l’équilibre suppose des individus disposant à chaque instant d’une information complète et constante. Or l’information n’est jamais là où on la voudrait. Elle est dispersée, comme le montrait Hayek, éclatée entre des millions de têtes, contextuelle, parfois connue d’un seul homme sur un seul quai. Et c’est précisément ce que l’intelligence artificielle vient bousculer, en réduisant l’asymétrie d’information à une échelle inédite. Je lui ai raconté l’histoire de ces pêcheurs indiens qui, avant le téléphone portable, débarquaient leur poisson au hasard des ports et jetaient l’invendu faute de savoir où était la demande. Le jour où ils ont eu un mobile en poche, le gaspillage a fondu et les prix se sont ordonnés. L’IA, c’est cette anecdote portée à l’échelle de l’humanité.
Mais je tiens ma ligne, et lui-même me tend le mot juste. “C’est une asymptote”, reconnaît-il : on s’en approche sans jamais l’atteindre, car il y aura toujours une donnée de plus à verser dans le système. Il restera toujours le temps, cette contrainte que nul modèle n’efface, et l’imprévisible surgissement de l’action d’un homme sur son bout de terrain.
Les deux futurs de l’intelligence artificielle
Sur ce point, Stéphane devient grave, et il a raison de l’être. Il voit deux avenirs possibles, et un seul est vivable. Le premier est celui d’une intelligence artificielle centralisée, une entité unique nourrie de toutes les données de tous les acteurs, qui optimise le monde depuis un poste de commande. Il appelle cela un communisme 2.0, et c’est pour lui le danger ultime. Le second est celui d’une IA distribuée, où chacun promène dans sa poche son agent, ou son armée d’agents, qui défend ses intérêts sans conflit d’intérêts, et où ces agents se coordonnent entre eux comme les hommes le faisaient avant eux. Le premier scénario, c’est Minority Report. Le second, c’est le marché.
Nous venons justement d’avoir la traduction française de L’Individu Souverain, ce livre des années quatre-vingt-dix qui prophétisait que la technologie allait égaliser le rapport de force entre l’individu et l’État. Ses auteurs avaient vu juste sur presque tout, sauf sur un point : ils n’avaient pas prévu que l’État contre-attaquerait, qu’il s’emparerait lui-même des outils censés l’affaiblir. C’est toute la bataille géopolitique du moment. D’un côté les laboratoires américains, Anthropic, OpenAI, qui gardent leurs modèles fermés, de l’autre les entreprises chinoises qui publient les leurs en open source. Deux forces contraires qui décident, en ce moment même, si l’intelligence sera un bien commun ou un instrument de contrôle.
Ce qui inquiète Stéphane, ce n’est pas la technique, c’est l’accaparement. Que les États brident les modèles ou centralisent les décisions pour sauver le pouvoir qui leur échappe. Que Microsoft ou Apple, avec leurs vieilles habitudes de position dominante, imposent chacun leur assistant unique dont on ne pourrait plus se défaire. Il redoute un “effet Apple”, un enfermement doux. Copilot qui lit tous vos mails, Chrome qui télécharge dans votre navigateur ses petits modèles collecteurs de données. Son rêve, à l’inverse, ce sont trois ou quatre assistants concurrents dans la même poche, mis en rivalité du matin au soir pour vous servir la meilleure décision. Un marché local de l’intelligence. Reste la question qu’il pose et à laquelle nul de nous n’a de réponse tranquille : les modèles vraiment souverains, tournant sur nos propres serveurs, seront-ils un jour à la portée de tous, ou le privilège de quelques-uns ?
Le combat culturel et la fin de l’État-nation
Le grand combat de Stéphane, en ce moment, tient en une phrase qu’il sait explosive pour l’oreille française : l’État n’est pas de notre côté. Il donne une centaine de conférences par an, en Europe et aux États-Unis, et il mesure chaque jour l’abîme entre deux états d’esprit. En France, les premières questions qu’on lui pose sur l’IA sont comment on régule, comment on encadre, comment on se protège. Aux États-Unis, ce sont dans quoi on investit et quelle est la plus rentable. Il raconte ce maraîcher qui lui vante des fruits parce qu’ils sont français, quand lui ne demande qu’une chose, qu’ils soient bons, qu’ils viennent de France, d’Espagne ou du Maroc. La qualité contre l’origine, la concurrence contre la préférence imposée.
Peut-on gagner ce combat culturel, éduquer les masses ? Je lui ai répondu honnêtement que je ne crois pas à l’éducation de tous, non par mépris mais par lucidité. Remettre en cause tout le modèle dans lequel on est né est un effort d’une violence que peu peuvent fournir, surtout en France, où admettre que l’État n’est pas votre ami relève déjà de la révolution intime. Alors je ne vise pas tout le monde, je vise les bonnes personnes, celles qui décideront demain. Stéphane m’a opposé la citation de Max Born que j’aime aussi : on ne convainc pas les hommes de changer par la logique, on attend que la génération au pouvoir meure et cède la place à une autre pour qui les idées neuves sont des évidences.
De là, nous avons glissé vers ma conviction la plus ferme. L’État-nation centralisé, tel que nous le connaissons, va décliner. L’histoire avance par cycles d’une trentaine d’années, et ce que Dawkins appelait la mémétique, cette évolution des idées qui se mélangent et mutent comme des gènes, ne s’arrête jamais. La parenthèse du moment unipolaire, cet Occident triomphant persuadé d’avoir atteint la fin de l’histoire, est refermée. Ce qui vient est une mosaïque, un retour des communautés, des familles, des appartenances choisies. Stéphane en rêve à sa manière, il admire le modèle de Dubaï, un pouvoir réduit au régalien et, pour le reste, un territoire livré à l’initiative et à l’auto-organisation. Moi je réclame une pluralité de Dubaï, une Europe éclatée en cités-États, presque une Europe des duchés où les sujets choisiraient leur seigneur. Et je maintiens ce paradoxe cruel : parce que nous, Français, avons inventé l’État jacobin plus que quiconque, c’est nous qui nous fracasserons contre le mur avec le plus de violence.
L’immigration, ce malentendu
Stéphane, qui se rend souvent à Dubaï, s’étonne d’entendre autour de lui condamner ce modèle au nom des conditions de travail, alors qu’il a interrogé les chauffeurs et les hommes de l’intendance et qu’il en retire tout autre chose. Des gens venus de pays plus pauvres, qui ont librement choisi un arbitrage difficile mais gagnant, qui envoient de l’argent chez eux et font parfois entrer leur famille dans une classe moyenne. Dubaï, comme les États-Unis à leur naissance, c’est une immigration massive filtrée naturellement par la volonté de travailler. Alors il me demande comment les libéraux, vraiment, regardent l’immigration.
La réponse est plus simple que la caricature. Le libéral est favorable à l’immigration lorsqu’elle est contractuelle. Un homme quitte son pays en sachant ce qu’il quitte et ce qu’il trouvera, un pays l’accueille parce qu’il apporte quelque chose, et un contrat les lie : tu viens travailler, tu acceptes telles règles, et si le pacte est rompu on ne s’attarde pas. C’est un échange volontaire, un mouvement qui vient du bas vers le haut, choisi par les individus et les entreprises. Un vieux professeur d’économie de Stéphane résumait cela d’une formule que j’aime : les libéraux sont pour l’immigration, à la condition qu’il n’y ait aucune aide de l’État. Qu’on puisse circuler, s’établir, entreprendre partout, mais en se débrouillant, en respectant le droit et les contrats.
Or l’immigration occidentale est exactement l’inverse. Elle n’est pas contractuelle mais organisée d’en haut, non pour produire mais pour peupler, pour entretenir l’illusion d’un produit intérieur qui croît chaque trimestre. On ne demande pas à ceux qui viennent d’être les plus productifs, on leur demande de consommer et de remplacer. Voilà pourquoi elle échoue là où celle de Dubaï réussit. J’ai rappelé à Stéphane que la France n’a jamais été une terre d’émigration, et que lorsque des Français sont partis, au Canada, à Genève, en Argentine, c’étaient souvent les plus audacieux, les esprits pionniers attirés par l’inconnu. Supprimez l’État, et ce phénomène se régulerait de lui-même. Le seul vrai danger serait d’imposer les frontières ouvertes des libertariens purs à un État encore tout-puissant, car ce serait appliquer une règle d’auto-gouvernance à un corps incapable de se gouverner.
Quand les machines produiront tout
Nous en sommes venus au cœur économique de sa thèse, et elle est limpide. Depuis l’homme préhistorique, produire c’est combiner du travail et du capital, nos mains et les outils accumulés avant nous. Or, tout au long de l’histoire, la part du travail décroît et celle du capital augmente, car nous comptons de plus en plus sur ce qui a déjà été inventé pour fabriquer ce que nous fabriquons demain. L’informatique fut un saut, masqué un temps par le paradoxe de Solow, ces ordinateurs qu’on voyait partout sauf dans les statistiques. L’IA est le saut suivant, et il est vertigineux : des algorithmes pour le monde intellectuel, des robots pour le monde physique, et bientôt des machines capables de produire d’autres machines. Une exponentielle de valeur entièrement portée par le capital.
Stéphane balaie d’avance l’objection consolante. Oui, certains métiers verront naître des emplois, c’est le paradoxe de Jevons, quand on supprime une barrière on libère une demande jusque-là insatisfaite. Mais une fois cette demande comblée, la logique reprend son cours. Quel patron paiera un homme quand la machine est moins chère, plus fiable, infatigable ? Le capital absorbe tout. Reste alors la seule vraie question, celle qui donne le vertige : que fait l’humain au milieu de tout cela ?
Ici, l’école autrichienne a déjà répondu, et je le lui ai dit. L’homme déteste le repos. Ce que Mises appelait l’état final de repos n’est atteint que par les morts. L’homme agira toujours, même quand sa production n’aura plus d’équivalent monétaire, car le but du progrès n’a jamais été de le désœuvrer mais de libérer son temps et son énergie pour autre chose. Stéphane, lui, convoque Pascal et son divertissement, cette manière de se détourner de la pensée de la mort. Et il pousse jusqu’au vertige : imaginez une IA branchée en permanence à vos yeux et à vos oreilles, qui allume vos neurones à la volée et vous produit une expérience intérieure meilleure que le réel. Instagram, Netflix et leurs semblables sont déjà, pour certains, préférables au monde. Il n’y voit pas une hypothèse mais une pente. Matrix, non comme métaphore, mais comme destination.
Nous nous sommes accrochés sur la créativité. Je défendais l’irréductible imprévisibilité de l’action humaine, il m’a corrigé avec précision. Ce que je décrivais, tirer une ligne de tendance à partir du passé, ce n’est pas l’IA, c’est un tableur, la vieille erreur des malthusiens qui annonçaient la famine. La vraie IA fait autre chose, elle introduit du hasard dans le modèle, teste une corrélation que personne n’avait tentée, et parfois cette corrélation détient la clé. C’est le fameux coup 37 d’AlphaGo, ce coup que nul humain n’avait joué. Cherchiez-vous des chaussures ? L’ancien monde vous en proposait d’autres à l’infini. En introduisant de l’aléatoire, on découvre que ce n’était pas de chaussures que vous aviez besoin, mais d’une sieste ou de vacances. La découverte scientifique, dit-il, n’est rien d’autre que cela.
Je lui ai opposé ma dernière tranchée, celle de la connaissance dispersée et tacite, ce que Hayek nommait le savoir non formalisé et Polanyi la connaissance tacite, cette information qu’un homme détient sans même savoir la formuler. Comment mettre cela en probabilité ? Sa réponse m’a désarmé à moitié. Dans la nature, presque toutes les données sont corrélées, votre information cachée est liée à une autre, disponible chez le voisin. Avec le seul GPS de votre téléphone, Google déduit déjà pour qui vous voterez et quelles maladies vous développerez. Son exemple restera, celui de la boulangerie où vous entrez pour une baguette et ressortez avec un croissant, parce que sur place une donnée a changé votre optimum. Demain, votre IA aura anticipé le croissant avant même que vous ne poussiez la porte, comme un parent qui prévient l’enfant. J’ai concédé beaucoup, sans céder l’essentiel : il restera toujours une information trop fugace, et un homme pour agir contre toute prévision.
La grande déflation
Si les machines font tomber toutes les barrières à l’entrée, alors elles font tomber les prix. C’est l’obsession de Stéphane, et c’est aussi la mienne. L’IA rend les produits et les services substituables, copiables du jour au lendemain, elle comprime les marges vers les coûts marginaux. La valeur explose, aussi subjective soit-elle, et le coût de production s’effondre. Dans l’ancien monde, celui qui innovait avait le temps de récolter sa rente avant d’être rattrapé. Désormais un concurrent interroge son IA le matin et casse votre prix le mois suivant. Alors comment une société rétribue-t-elle encore la valeur ? Stéphane, honnête, avoue être tenté par un revenu universel, tout en sachant, en libéral, qu’on n’en trouvera jamais le bon niveau.
J’ai posé la vraie clé, celle de la monnaie. Il existe un auteur que j’aime, Jeff Booth, qui dans Le Prix de demain décrit la nature profondément déflationniste du marché. Il y a cent cinquante ans, l’électricité n’était qu’une allumette dans le noir, et sa conséquence ultime, un siècle et demi plus tard, c’est l’intelligence artificielle. Les gains de productivité sont exponentiels et, sur une durée suffisante, imprévisibles : jamais Edison n’aurait deviné qu’il enfantait l’IA. Dans une économie saine, cette déflation serait une bénédiction. Il suffirait de détenir une monnaie qui s’apprécie à mesure que les biens deviennent moins chers, et cette monnaie serait votre vrai revenu universel. Nul besoin d’un chèque de l’État, il suffirait d’épargner.
Mais nous ne sommes pas dans une économie saine, et c’est là que la plus grande libération de l’histoire menace de devenir son plus grand conflit. Quel est le mandat des banques centrales ? Maintenir la stabilité des prix, coûte que coûte. Face à la déflation de l’IA, elles imprimeront donc sans fin pour la masquer, subtilisant les gains de productivité qui revenaient aux consommateurs pour les transférer vers ceux qui possèdent déjà les actifs. Le revenu universel ne sera pas un revenu, ce seront les miettes qu’on distribue pendant que la richesse réelle se concentre comme jamais. Le plus grand transfert de patrimoine de l’histoire, déguisé en protection.
Stéphane a raison de désespérer surtout pour l’Europe. L’ouvrier américain le plus modeste capitalise une part de son salaire dans des fonds indiciels, il est actionnaire des entreprises qui bâtissent l’IA et touchera les dividendes de ce monde neuf. Nous, nous ne capitalisons rien. Nous n’avons pas de champion de l’IA, dit-on, et sa réponse est juste : peu importe, soyons-en actionnaires, faisons comme les Japonais qui financent leur vieillesse par les dividendes du monde entier. La seule protection individuelle est là, posséder ce qui s’apprécie plutôt que la monnaie qui fond.
Des actions, de l’or et ses cinq mille ans de rareté qui redeviennent pertinents, et mieux encore une monnaie dure comme Bitcoin. Elon Musk objecte que l’abondance abolira jusqu’au concept de rareté, et donc l’utilité de la monnaie. Il se trompe. Même dans l’abondance la plus folle il faudra un dénominateur commun pour le calcul économique, car il faudra toujours allouer le tangible, le temps et l’énergie qui font tourner les machines. Stéphane m’accorde le tangible, il me tient tête sur l’intangible, réplicable sans fin. Nous laissons le désaccord ouvert, ce qui est la marque des vraies conversations.
Le temps, l’immortalité et Matrix
Puisque tout devient abondant, Stéphane m’a tendu un piège magnifique. Aux États-Unis, l’IA sert déjà à chercher des énergies abondantes et, en biotechnologie, à rajeunir les cellules vers une forme d’immortalité. Que devient alors ma précieuse contrainte du temps, si l’on ne meurt plus ? La réponse autrichienne tient debout. Le temps n’est pas seulement une durée qu’on prolonge, c’est une réalité vécue, subjective, ce que Bergson appelait la durée. Même un immortel trouverait qu’il n’a pas assez de temps, parce que le temps est incompressible, inélastique et irréversible, et que ce qui est dépensé pour une chose ne revient pas. On m’objecte qu’avec un nombre d’essais illimité tout change. En partie, oui, car itérer sans fin transforme l’expérience. Mais il reste l’accident qui vous tue même immortel, et surtout il reste ce que Frank Knight distinguait si bien, le risque et l’incertitude. Le risque se calcule, l’incertitude non. Et devant l’incertitude, aucune immortalité ne vous rendra le monde probable.
Stéphane, lui, ne s’arrête pas à l’immortalité. Il voit plus loin et plus sombre. Notre dopamine obéit à des rendements décroissants, tout devient notre nouvelle base, tout se banalise. Un film d’il y a cent ans nous ennuierait, ceux de demain seront hyperstimulants, et la seule issue de cette fuite en avant, dit-il, c’est de brancher le plaisir directement au niveau neuronal. Il redoute une labradorisation des hommes, une convergence de tous vers un même archétype de perfection qui, une fois atteint, deviendra lassant. Alors une majorité se réfugiera dans les mondes virtuels, Instagram et Netflix multipliés par mille et plantés dans le cerveau, tandis qu’une minorité, celle qui a besoin de construire, ira explorer le cosmos. C’est le pari d’Elon Musk, passer à une autre espèce parce que notre biologie ne suffit plus.
Nous avons retrouvé là une vérité que Carl Menger avait posée dans son étude sur l’origine de la monnaie. Il y a toujours, dans le marché, une masse et une minorité agissante, plus perspicace, qui ouvre le chemin que les autres empruntent ensuite. Cela s’est vérifié depuis toujours, entre ceux qui entreprennent et explorent et ceux qui suivent. Stéphane le traduit en biologie, chacun apporte au groupe de quoi optimiser sa survie, celui qui produit, celui qui consomme, celui qui divertit, celui qui, comme l’autiste, voit le monde autrement et débloque un problème. Même le langage y passe. Deux intellectuels se comprennent en trois mots parce qu’ils compressent l’information et présupposent chez l’autre le contexte, ce qu’on appelle la théorie de l’esprit. L’IA fera de même, elle inventera son propre protocole, une sorte de TCP/IP pour esprits, et jugera peut-être notre parole trop archaïque, ces vibrations de l’air qui travestissent la pensée avant qu’elle n’atteigne un cerveau qui n’est pas le nôtre.
Et derrière tout cela affleure un vertige qui n’est plus économique. L’IA devient chercheuse, non pas un chercheur mais des milliards de chercheurs en concurrence, produisant une science que nos cerveaux ne sauront plus comprendre, sculptant le réel et repoussant l’entropie mieux que nous ne l’avons fait en cinq mille ans. Elle nous dira peut-être ce qu’est le réel, s’il existe hors de notre esprit, si nous vivons dans une simulation. Pascal, encore, rôdait dans notre échange, le divertissement comme fuite devant la mort et devant Dieu. Ce n’est plus un basculement économique que nous préparons, c’est un basculement anthropologique.
Qui devrait voter ?
Il fallait bien que deux libéraux finissent par se demander qui devrait voter, et nous ne nous sommes pas dérobés. Le suffrage universel est un problème, non parce que les hommes seraient indignes, mais parce que, comme le rappelait Bastiat, la démocratie est un jeu de spoliation, et lorsqu’elle devient universelle, la spoliation le devient aussi. J’ai avancé, sans me cacher, l’idée d’un suffrage réservé aux contributeurs nets. Celui qui crée plus de richesse qu’il n’en prélève a déjà prouvé qu’il comprend le monde et sait en tirer de l’abondance à partir de la rareté. Stéphane y a reconnu cette vieille intuition de la monarchie de Juillet, s’enrichir d’abord pour mériter ensuite le droit de décider.
Mais lui pousse l’argument plus loin, jusqu’à Platon, une démocratie sans éducation ne fonctionne pas. Même l’homme intelligent qui a créé de la valeur n’a pas, sur un sujet hors de sa compétence, l’information pour voter en conscience, et il n’a donc aucune raison de peser autant que celui qui connaît le sujet. J’ai complété par Pascal Salin, dont je recommande le Libéralisme, la démocratie représentative est une absurdité libérale, car si l’on croit vraiment que chaque individu est unique, doté d’une subjectivité et d’une dignité propres, on ne comprend pas comment un homme pourrait en représenter convenablement un autre.
De là découle la seule conclusion cohérente, le bon système est le plus décentralisé possible, celui qui rapproche la décision au plus près de l’individu. Et le corps intermédiaire décisif, la vraie cellule de la civilisation, ce n’est pas l’individu atomisé que les caricatures prêtent au libéralisme, c’est la famille. C’est là que se bâtit et se transmet le capital, là qu’un homme dépasse l’horizon de sa propre personne. Stéphane a cité Nassim Taleb, qui se disait communiste avec ses proches, socialiste avec ceux qu’il connaît un peu, et libéral avec les inconnus, la bonne échelle pour chaque principe. À la limite, le libéral conséquent ne réclame même pas la démocratie, il réclame la non-décision, des agences qui s’auto-organisent par contrats, et l’effacement de ces institutions dont on aura cessé d’avoir besoin.
Le vrai problème, c’est l’État
Au moment de refermer ces deux heures, j’ai demandé à Stéphane ce qu’il n’avait pas encore dit. Sa réponse fut son combat des prochaines années, tenu en une phrase qu’il voudrait voir se propager comme une petite musique, et si le problème, tout simplement, c’était l’État ? Il rêve d’une masse critique française, minuscule d’abord, qui commencerait à poser cette question, assez pour amorcer la libéralisation du pays. Et il veut dissiper l’amalgame qui l’empoisonne, celui qui range le libéralisme du côté de l’extrême droite. Les deux sont pourtant des contraires. L’extrême droite est violence, encadrement, nationalisme, réduction des libertés. Le libéralisme est absence de violence, il veut le moins d’État possible et se moque que vous apparteniez à autant de communautés que vous le souhaitez.
Je lui ai redit ma conviction, qui n’est pas du pessimisme mais un tri. Tout le monde n’est pas sauvable, et ce n’est pas grave. Il faut sauver les bonnes personnes, celles qui sont câblées pour entendre, car ce sont elles qui, demain, décideront et produiront. Sur des centaines d’auditeurs, il suffit qu’un seul reçoive vraiment le message pour qu’une idée semée ici pèse, dans quinze ou vingt ans, plus lourd que mille discours. Stéphane appelle cela la boule de billard, et je veux bien miser là-dessus. L’IA, du reste, accélère déjà ce tri. Le marché est un processus de découverte de la vérité, et peu importe qui produit l’idée pourvu qu’elle soit vraie. La machine déclasse les mauvaises idées et, avec elles, les intellectuels et les cabinets de conseil qui les portaient, tout cet appareil qui légitimait l’État et qui s’effondre à mesure qu’elle écrit mieux que lui.
Nous avons conclu sur ce que le libéralisme est vraiment, contre la caricature de l’égoïsme prédateur. Il inclut tout le monde, il redistribue naturellement la richesse par la baisse des prix, et il fait monter le pouvoir d’achat de tous. Voilà le message, et sa lettre de noblesse. Si vous portez de belles valeurs de gauche, la sincère envie que chacun s’élève, sachez que ce ne sont pas ceux qui promettent de partager le gâteau qui vous les donneront, mais ceux qui savent qu’on peut en cuire un plus grand. Le gâteau n’est pas à partager, il est à agrandir. Ceux qui l’ont compris n’attendent plus l’État. Ils l’ont déjà quitté, en esprit d’abord, et bientôt en actes.


